La maison nationale des artistes à Nogent-sur-Marne. Un lieu d’accueil pour les artistes âgés, Laurence Maynier

, par Caroline Archat

À l’origine d’une maison de retraite singulière
 
La Maison Nationale des Artistesest née du vœu et de la générosité de deux sœurs artistes : Madeleine Smith-Champion (1864-1940) peintre[1] et sa sœur Jeanne (1857-1943) qui pratique la photographie en 1883[2]. Les sœurs vivent rue Michelet à Paris et dans leur villégiature, une belle propriété située à Nogent-sur-Marne au 14 et 16 de la rue Charles VII (l’actuelle Maison nationale des Artistes) que leur père a achetée en 1860. Après avoir vécu de nombreuses années dans ces lieux, Madeleine Smith-Champion institue l’Etat français légataire universel de ses biens en 1937, avant de s’éteindre le 18 avril 1940. Peu de temps avant le décès de sa sœur, Jeanne prend des dispositions testamentaires qui confortent le legs consenti par Madeleine à l’Etat français et meurt à son tour à Nogent-sur-Marne, le 18 mars 1943. Ce legs important, constitué de l’ensemble des biens des deux sœurs, notamment du domaine de Nogent-sur-Marne qui compte plusieurs dizaines d’hectares et deux belles maisons ainsi que des biens immobiliers à Paris, comporte une contrepartie : celle de voir l’une des deux maisons affectée à la création d’une maison de retraite pour des artistes et des écrivains. La Maison Nationale des Artistes (MNA) est née. Créée en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et conformément aux vœux des deux donatrices, cette maison est d’abord administrée par le peintre Maurice Gyu-Loé qui va définir d’emblée son esprit et sa qualité.
 
 
La Maison Nationale des Artistes
 
 

Aujourd’hui EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), structure privée, agréée, conventionnée, médicalisée et habilitée à l’aide sociale, la MNA accueille soixante-quinze résidents, dont plus de la moitié sont des créateurs qui peuvent y poursuivre leurs activités artistiques[3]. Ils disposent pour cela d’espaces d’exposition, d’une académie de peinture et de sculpture, de pianos, d’une bibliothèque et d’un programme quotidien de rencontres, conférences, projections, lectures, concerts qui leur permettent de rester au plus près de l’actualité artistique et de l’univers de la création. La Maison Nationale des Artistes fonctionne aux côtés d’un centre d’art contemporain, la Maison d’Art Bernard Anthonioz, ouvert en 2006 dans la maison mitoyenne qu’occupait Madeleine près d’un parc d’ateliers d’artistes situés en contrebas du terrain.

 

La MNA, fer de lance de l’activité sociale et culturelle d’une fondation dédiée

C’est aujourd’hui la Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques (FNAGP), une fondation créée par l’Etat français pour administrer deux legs, dont celui des sœurs Smith, qui administre la MNA. Reconnue d’utilité publique en 1976, la FNAGP a en effet pour objet d’accompagner les artistes plasticiens tout au long de leur activité professionnelle, de leur sortie d’école d’art à la toute fin de leur activité selon une démarche philanthropique, culturelle et sociale. Présente aux moments stratégiques de leur vie, la FNAGP accompagne les jeunes diplômés d’école d’art dans leur insertion professionnelle. Elle accorde des bourses de soutien à la production d’œuvre, assure la diffusion de la création dans la Maison d’Art Bernard Anthonioz. Elle attribue des ateliers et des ateliers-logements à Nogent et à Paris et, grâce à la MNA, elle leur réserve un hébergement, dans leur grand âge, dans une maison de retraite qui leur est dédiée.

Cette singulière maison de retraite pour artistes, qui a accueilli quelques personnalités comme la photographe Laure Albin Guillot, les peintres Marie Vassilieff, Georges Arditi, Aurélie Nemours, les dessinateurs Jean Carlu, Maurice Mazo, comptabilise, chaque année, plus de 27 000 journées d’hébergement, soit un taux d’occupation de plus de 98 % avec environ une trentaine d’admissions et de sorties (décès) par an. Les femmes sont très largement majoritaires (2/3 des résidents) et la principale évolution que l’on peut relever dans cet établissement est bien celle de l’augmentation sensible de l’âge moyen des résidents (plus de 87 ans). Une population par conséquent vieillissante, qui arrive à la MNA de plus en plus âgée et qui présente une dégradation de létat de santé plus importante. Ainsi, dans les années 1960, les résidents artistes avaient en moyenne 60 ans et étaient encore extrêmement valides et actifs, y compris sur le plan créatif. L’accroissement de la durée de vie, ajouté aux efforts de maintien à domicile, a rapidement fait augmenter la moyenne d’âge des nouveaux résidents.

 

Récital de piano à la Maison Nationale des Artistes

 

Il a fallu, dès lors, s’adapter à ce changement, avec la création par exemple d’un atelier thérapeutique de gymnastique douce, d’un atelier Équilibre pour éviter les chutes, à des séances individuelles d’expériences sensorielles variées de type Snoezelen, à des exercices de stimulation sensori-motrice et de maintien relationnel, assortis de séances de rassemblement musical. La MNA propose également un atelier thérapeutique Corps à corps pour les résidents souffrant de la maladie d’Alzheimer. En complément de ces dispositifs médicaux et dans l’esprit du lieu, cinq expositions ouvertes au public sont organisées chaque année dans les salons de la MNA. Il s’agit de présentations monographiques des plasticiens qui résident dans la maison de retraite – œuvres des débuts ou de la fin de la carrière, selon leur disponibilité, très souvent issues de l’atelier lorsqu’il existe encore, du domicile ou de la famille. Il s’agit également de restitutions de travaux réalisés au cours de résidences de plus jeunes artistes dans l’établissement.

Cette politique d’invitations en résidence à la MNA date d’une dizaine d’années. Elle a le mérite de susciter des échanges, des interactions entre l’artiste en résidence et les résidents eux-mêmes. Le temps, la disponibilité et l’implication personnelle du créateur sont déterminants dans le succès du projet pour aboutir à la production de vidéos, de photographies (Lionel Bayol-Themines, Emmanuelle Laîné, Grégoire Korganow), d’expositions (Lise Grosperrin, Dalila Alaoui, Michèle Cirès-Brigand) ou de peintures (Pierre David) qui sont en l’occurrence restées présentes dans les espaces de la maison. Il s’agit chaque fois d’une relation ténue et sensible qui se construit sur une année. Elle offre un dialogue intense entre les plus vieux artistes et celui qu’ils accueillent : confidences, secrets, gestes de tendresse et rires jalonnent chaque projet qui, bien souvent, d’un point de départ défini arrive à une réalisation bien différente au fil des échanges. Au-delà de la dimension intergénérationnelle et sensible de la démarche, l’objectif est que les artistes de la MNA ne restent pas isolés, ni totalement détachés de ce qui a construit leur vie. La FNAGP est particulièrement attachée à cette invitation qu’elle finance chaque année. 

Au registre des expositions, on peut citer au printemps 2017, une exposition qui consacrait La Maison des Écrivains dans le programme culturel de la Ville ; Nogent à livre ouvert qui a mis à l’honneur les textes des écrivains, poètes, dramaturges qui ont vécu et/ou qui vivent aujourd’hui à la MNA. Cette expositionprésentait des éditions originales, des manuscrits autographes, des correspondances d’auteurs. Elle fut l’occasion de découvrir, ou de redécouvrir les écrivains dont le nom ou les œuvres font la renommée de la Maison Nationale des Artistes, comme Jean Besancenot, Yvon Bizardel, Alexandre Boviatsis, Claude Confortès, Noël Le Coutour, Pierre Champion, Claude Grizard, Henri Iselin, Harold King, Eugène Nicolas (Genka), Cosmas Koronéos, Françoise Mallet-Joris, Maurice Mazo, Michel Merlen, Hélène Vanel, Marcel Zahar.

Un accrochage exceptionnel, mettant en exergue la relation étroite entre photographie et peinture, a été organisé en mars-avril 2018, grâce à la présence de Jacques Monory, né en 1923 et récemment entré à la MNA, avec une sélection de vingt-cinq de ses peintures[4]. Vibrant hommage au peintre qu’il est, c’est avec la complicité de son épouse que la sélection des toiles s’est opérée à partir du fond de l’atelier de Cachan. L’artiste était présent à l’accrochage et particulièrement ému lors du vernissage, événement qui fut l’occasion de le hisser au rang de Commandeur des Arts et des Lettres. Cette exposition a été suivie, au printemps 2018, de l’accrochage des œuvres d’une autre résidente, Myriam Bat-Yosef, née en 1931, qui utilise l’art pour revendiquer une féminité accomplie, voire un féminisme assumé [5].

À ces expositions régulières au fil de l’année et toujours dans le souci de maintenir les résidents en relation quotidienne avec l’art et la culture, s’ajoutent une dizaine de conférences sur des thèmes variés mais principalement liés à l’histoire de l’art et de la littérature, souvent ouvertes aux familles et au public, des rencontres littéraires, des « thés-philo » très suivis, des « cafés-poésie », une vingtaine de concerts et récitals annuels, des voyages musicaux, des lectures à voix haute, des projections, des séances hebdomadaires des ateliers de théâtre, d’expression artistique.

Il existe aussi des initiatives intergénérationnelles, comme celle mise en œuvre depuis l’automne 2017, avec le fonds de dotation Auteurs Solidaires de la société de gestion de droits des auteurs (SACD) dans la tradition de solidarité qui fut à l’origine de sa création. L’objectif de ce fonds de dotation est d’élaborer et de mettre en œuvre des actions de création partagée, menées par des auteurs professionnels afin de tisser un « mieux vivre ensemble », sur des territoires où le lien social peut être en péril. Corinne Atlas, écrivain, a ainsi imaginé La Vie rêvée, un programme qui s’est déroulé entre septembre 2017 et juin 2018, pour permettre à des enfants de 9 à 11 ans, habitant Champigny, de construire une narration sur un temps révolu, que les aînés de la MNA peuvent mieux que quiconque leur raconter. La vie rêvée suscite ainsi un véritable dialogue entre les générations. Ce projet a permis à des enfants de côtoyer des créateurs ainsi que les auteurs qui les accompagnent dans l’écriture de l’histoire qu’ils imaginent à plusieurs voix. Il s’agit pour eux d’inventer des vies passées de personnes disparues qui leur sont inconnues, de les écrire et de les représenter sur scène. Pour situer dans leurs époques ces destins imaginaires, les enfants s’appuient sur les récits des plus âgés qui ont la connaissance de ces temps plus lointains, soit parce qu’ils les ont vécus, soit parce que leurs parents ou grands-parents les ont traversés. Un échange complice et une reconnaissance mutuelle entre générations permet de créer un pont entre passé, présent et avenir [6]. Les enfants et certains résidents ont ainsi produit deux représentations de leur travail conjoint, l’un à la MNA, l’autre dans une salle de théâtre de Champigny, offrant au public une émouvante restitution de leurs histoires partagées. La FNAGP et Auteurs Solidaires envisagent d’éditer ensemble une publication qui conservera la trace de cette initiative. Par ailleurs, un film a été réalisé au fil de la démarche. Il a été projeté en primeur à la MNA, à l’automne 2018.

 

La Maison Nationale des Artistes, un lieu de création et de recherche

Parmi les artistes invités à la Maison Nationale des Artistes, il est une résidence qui a particulièrement porté ses fruits, celle de Grégoire Korganow [7] accueilli en résidence durant l’année 2015 pour réaliser le projet Un temps de rêve, objet d’une exposition présentée à la MNA, à l’automne 2016 [8]. La démarche de l’artiste consiste à ce que les résidents de la Maison Nationale des Artistes de Nogent-sur-Marne lui racontent rêves plus que leurs souvenirs. Voici comment l’artiste a conçu son intervention : « Je leur pose cette simple question : à quoi rêvez-vous ? pour convoquer leurs désirs, en même temps que leurs craintes. Le corps fragile des personnes âgées ne leur permet plus de se mouvoir librement et j’ai proposé à sept danseurs contemporains d’interpréter sept des rêves contés, dans le parc de la résidence. Ces mises en mouvement impressionnistes ont lieu au gré des lumières et des saisons et offrent un spectacle accessible aux résidents, depuis leurs fenêtres. Avec Un temps de rêve, nous nous amusons à substituer au temps présent, un temps imaginé qui s’accorde aux projections des narrateurs et les libère des entraves du réel. Je conçois les œuvres issues de ce projet comme des invitations au voyage, à mon voyage incarné dans les rêves de personnes âgées »[9]. Les portraits filmés et photographiés des sept résidents engagés dans le projet, tout comme l’exposition qui les a révélés et la publication d’un premier titre de la Collection du Parc ont été particulièrement appréciés. Jamais voyeur, Grégoire Korganow est pourtant parvenu à aborder l’intimité de ces résidents et, fort de cette expérience, il poursuit aujourd’hui cette démarche auprès d’autres personnes empêchées, comme les détenus de maisons d’arrêt et autres centres pénitentiaires.

Dans le même temps, une ancienne enseignante, bénévole, Chantal Péroche, bien connue des résidents pour ses lectures à haute voix, son rôle de scribe[10] parfois et sa présence bienveillante et régulière au sein de la MNA, s’est engagée dans la rédaction d’un mémoire universitaire à partir de son expérience[11]. Intéressée par une démarche sociologique, lectrice de Paul Ricoeur, qui interroge l’identité narrative, Chantal Péroche a soulevé la question de l’identité de la personne âgée : Reste-elle celle qu’elle a toujours été ou change-t-elle du fait de son avancée dans l’âge ? Qu’en est-il de son éventuelle pratique artistique, de son identité d’artiste, en quoi l’avancée en âge résonne-t-elle sur celles-ci ? Elle a également abordé la question de l’accompagnement et celle, intimement liée, du « bien vieillir » en en délimitant les contours et en les associant aux concepts de l’art et de la culture. Elle a mis en perspective le rôle de la Maison Nationale des Artistes dans son rapport aux questions de l’art et de l’esthétique, du vieillissement et de la mort. Cette étude offre une analyse inédite des enjeux de la MNA et, à travers elle, de l’engagement de la FNAGP. La singularité de la démarche portée par cet EHPAD est en effet pour la première fois abordée dans un travail universitaire. Les organismes de santé ne traitent généralement pas de ces aspects, car ils s’intéressent davantage aux éléments objectifs et factuels communs aux EHPAD, laissant de côté la dimension du sensible, difficile à cerner et à mesurer. Or, cette étude permet justement de souligner les efforts mis en œuvre pour se rapprocher au plus près des volontés des deux donatrices, à savoir le bien-être des créateurs. Les atouts de la MNA apparaissent donc précieux pour aborder la fin de vie des artistes et tendre à lui donner un sens. Il n’est pas anodin de se rappeler que cet établissement a été pensé, voulu puis créé par des artistes pour leurs pairs.


[1] En 1887, Madeleine commence à peindre. Elle intègre l’atelier de Jean-Jacques Henner, l’un des rares artistes à enseigner à des femmes qui, à l’occasion, lui servent de modèles. La jeune peintre expose dès 1889 au Salon des Artistes Français. Elle participe également à l’Exposition universelle de 1900.

[2] Jeanne prend de très nombreux clichés illustrant la vie familiale à Nogent, l’activité de peintre de sa sœur ou les voyages accomplis avec sa mère et sa sœur, puis avec sa sœur et son mari, Pierre Champion en Europe, au Maghreb ou au Moyen-Orient. Elle entretiendra une relation de forte amitié avec Ottilie Roederstein, jeune femme peintre et élève, comme Madeleine, de Jean-Jacques Henner.

[3] Le Statut d’EHPAD et l’aide sociale qui l’accompagne interdit en effet la désignation exclusive d’une catégorie de bénéficiaires. La MNA accueille par conséquent aussi des Nogentais et des Val-de-Marnais. 

[4] Considéré avec Bernard Rancillac, Hervé Télémaque et Erro comme l’un des principaux représentants de la figuration narrative, Jacques Monory emprunte les techniques de la photographie et du cinéma pour décrire une réalité éclatée, souvent violente.

[5] Une féminité que l’on retrouve dans la série des objets peints, ses Talons aiguille (1993) souliers dentés emprisonnés dans un cube en plexiglas, comme un clin d’œil au cinéaste espagnol Pedro almodovar dont l’un des célèbres films porte précisément ce titre. Non sans humour, Myriam Bat-Yosef élabore d’étranges créatures, sortes de ready-made bigarrés aux curieux atours. ainsi, une tête de chapelier en bois peint, surmontée d’une t^te de râteau à feuilles suffit à incarner Le Dieu Soleil (1986). Isolée dans une alcôve, La table de jeux érotiques et ses tabourets (1988) sensuellement ludique, est une invitation ouverte au plaisir partagé. La chaise Comme il vous plaira (1986) se déplie des deux côtés, offrant deux univers colorés à choisir selon l’humeur du moment. 

[6] Une revue trimestrielle, le Fil d’Argent, est publiée par la FNAGP et conserve un témoignage de la richesse de ce programme culturel.

[7] Diplômé en arts appliqués à l’école Estienne (Paris), Grégoire Korganow a commencé sa carrière comme photojournaliste en 1991. Il a réalisé pendant vingt ans des photographies pour des journaux internationaux de renom. Photographe engagé dans le réel, il prend le parti des invisibles, s’intéresse au hors champ puis à l’infime. Le corps, ses stigmates et ses métamorphoses sociales occupent une place centrale dans son œuvre. En 2016, il expose Père et fils, une série intime sur le temps et l’hérédité. Il réalise également Ensemble et Être là, deux séries sur la maladie et le soin.

[8] Cette exposition a été l’objet d’un premier opus d’une nouvelle collection éditoriale intitulée La collection du Parc, co-éditée avec Bernard Chauveau Éditeur, paru en mars 2018.

[9] Extrait d’un texte de Grégoire Korganow. KORGANOW Grégoire, Un Temps de rêve, Collection du Parc, coédition FNAGP/Bernard Chauveau, 2018.

[10] PEROCHE Chantal, Environnement Mythia, les mémoires d’Émila (Mythia) Kelesavora-Dewasne (1921-2015), Éditions FNAGP-MNA, 2016.

[11] PEROCHE Chantal, Des deux côtés de la vie, deux parcours du grand âge à la Maison Nationale des Artistes, Mémoire du Diplôme universitaire « Histoires de vie en formation », 2015-2017, sous la responsabilité de Martine Lani-Bayle, professeur en Sciences de l’Éducation à l’Université de Nantes.