La créativité au grand âge. Le dispositif "Prime Time" au MoMA, Francesca Rosenberg et Laurel Humble

, par Caroline Archat

Au moment où la population mondiale vieillit à un rythme accéléré, le Musée d’art moderne (MoMA) de New York s’engage dans un programme d’accompagnement du grand âge (les 65 ans et plus) en développant des dispositifs in situ ou hors les murs, destinés à encourager la curiosité, à développer l’épanouissement et la créativité des personnes tout en maintenant le lien social qui se fragilise à cette période de la vie [1].

 

Le MoMA : un musée engagé très tôt dans l’accueil des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer

Le MoMA a une longue tradition de service auprès des New-Yorkais âgés [2]. Dès 2003 des programmes destinés aux patients souffrant de la maladie d’Alzheimer ont été mis en place. En 2006, Meet Me at MoMA (« Rejoins-moi au MoMA »), un programme de conversation dans les collections a été lancé, destiné à des personnes qui sont aux stades précoces ou médians de la maladie d’Alzheimer, ainsi qu’à leurs aidants familiaux ou professionnels. L’évaluation de ce programme montre que ces rencontres avec l’art apportent, tant pour les malades que pour les aidants, des stimulations mentales, des opportunités de communiquer et finalement une forme d’épanouissement personnel et social qui améliore la qualité de vie des deux groupes.

Le MoMA Alzheimer’s Project est un programme du même type, diffusé auprès de l’ensemble des musées américains et au-delà. Entre 2007 et 2014, les équipes du MoMA ont, en effet, organisé plus de 150 séminaires dans vingt-cinq États américains et dans dix-sept pays, touchant 380 musées et environ 13.000 personnes. En 2018, on peut évaluer à 125 les musées dans le monde qui ont mis en place des programmes à destination des malades d’Alzheimer [3], et ce nombre continue à grandir. Cette diffusion à très large échelle a conduit le MoMA à s’impliquer dans un champ de réflexion sur les rapports entre âge et créativité qui ne soit plus confiné au seul cas des personnes souffrant de déficit cognitif. Une nouvelle étape a consisté à orienter l’expertise croissante de ses équipes vers des projets à spectre plus large pour toucher l’ensemble des personnes âgées de la ville de New York.

 

Prime time : une expérimentation pour aller plus loin

Cette ambition nécessitait une plus grande connaissance du public âgé : aptitudes et handicaps, désirs et obstacles participer à la vie culturelle, etc. Pour cela, le MoMA a travaillé sur trois axes. Le premier consistait à se familiariser avec la littérature scientifique sur le vieillissement des personnes à New York et aux États-Unis. Ensuite, il est apparu utile de rencontrer des professionnels en gériatrie travaillant dans des services dédiés aux personnes âgées et/ou dans les organisations culturelles qui les accompagnent, sur le plan local, national et international. Enfin, une expérimentation a été lancée auprès d’un petit groupe de citoyens new-yorkais âgés. Il s’agit du collectif Prime Time [4], terme emprunté aux medias, mais qui signifie dans ce contexte : « temps d’écoute » ou « attention particulière ».

Le Collectif Prime Time est donc un groupe test formé de personnes non liées à une institution, habitant New York et dont les âges varient entre 62 et 93 ans. Les participants nous ont livré leur avis. On peut ainsi synthétiser les résultats de ce groupe test et des autres recherches que nous avons menées :

- Les 65 ans et plus ont le temps et la disponibilité pour aller à la rencontre de l’art, mais ils se sentent délaissés par les institutions culturelles qui concentrent leurs ressources et leur attention sur un public plus jeune ; 

- Ils ont la volonté de rencontrer des gens nouveaux et prennent plaisir à une sociabilité qui les met en contact avec des adultes de leur âge, mais aussi des personnes plus jeunes ;

- Leur préférence va à des projets à périodicité régulière, plutôt qu’à des événements sporadiques programmés à la dernière minute ;

- Ils apprécient les occasions qui les poussent à expérimenter des choses nouvelles et à découvrir des idées et des sujets neufs ;

- Ils sont sensibles à l’apport des médiateurs qui les aident à donner plus de légitimité à leurs idées, leurs opinions et leurs productions créatives ;

- Leurs revenus étant généralement réduits par rapport à ceux des actifs, un coût élevé d’accès au musée ou à ses programmes éducatifs risque d’être prohibitif ;

- Le faible nombre de sièges, la médiocrité de l’acoustique, la sur-fréquentation des salles, sont autant d’obstacles à leur la capacité à venir au musée ;

- Ce public reste fidèle aux supports traditionnels (dépliants et autres feuillets informatifs, radio, presse papier) pour s’informer de l’offre culturelle de la ville, car la politique de communication des institutions muséales, aujourd’hui numérique, est peu familière de ce type de public.

La majorité des personnes âgées aux États-Unis continuent à vivre au domicile en autonomie. Seules 3,5% des personnes de 65 ans et plus résident dans des institutions spécialisées, et ce chiffre s’élève à 10% seulement pour les 85 ans et au-delà [5]. Par ailleurs, selon The New York Academy of Medicine, 3% seulement des adultes âgés fréquentent régulièrement des établissements spécialisés en journée. L’équipe du MoMA a dû, en conséquence, innover et se montrer créative pour s’ouvrir à un public âgé vivant à domicile au lieu de se reposer sur un réseau de centres d’accueil et de soins collectifs.

Les échanges avec les professionnels travaillant auprès des personnes âgées ont contribué à une meilleure connaissance de cette population hétérogène. La majorité d’entre eux travaille auprès d’un public présentant des difficultés économiques et/ou physiques, notamment des handicaps de mobilité et un très grand nombre sont au service des personnes âgées issues de l’immigration, qui constituent 46% de la population adulte de New York City [6]. La diversité du public a ainsi conduit le MoMA à développer une pluralité de programmes et de partenariats pour s’adapter aux besoins et aux intérêts des individus dans chaque groupe.

Prime Time a été lancé en mai 2015. Il s’est développé jusqu’à devenir une composante majeure de l’engagement du musée au service des New-Yorkais. Des programmes mensuels proposent des visites dialoguées dans les collections, des séances de projection et des ateliers de pratiques artistiques.

Les partenariats étroits avec des organisations basées sur la proximité ont permis de toucher le public âgé vivant à domicile dans les cinq arrondissements de New York, en s’adressant aussi aux plus délaissés et aux plus marginalisés : les personnes qui appartiennent à l’immigration, celles qui ne quittent plus leur domicile, les LGBTQ, et les adultes à l’histoire personnelle complexe - anciens sdf et/ou vivant avec des handicaps moteurs ou cognitifs.

Des visites au musée et des événements hors les murs programmés à la demande des services sociaux de la ville, un camp d’été annuel et d’autres événements spéciaux, complètent l’offre du MoMA. Ainsi, au mois de mai, reconnu comme le Mois des Aînés Américains [7], le MoMA accueille gratuitement les New Yorkais de 65 ans le premier du mois, et leur offre des abonnements à prix réduit durant tout le mois. Ces événements et ces facilités font connaître l’engagement permanent du musée auprès des publics âgés et sont autant d’occasions d’orienter les Prime Timers vers d’autres activités du musée. Car, loin de vouloir confiner les seniors aux propositions de Prime Time, le MoMA conçoit ce programme comme une introduction, un moyen de susciter l’intérêt des visiteurs pour les autres propositions du musée et pour, idéalement, favoriser un lien à long terme avec ce public.

Les actions du MoMA se sont également enrichies ces dernières années, sous l’inspiration des méthodes de la « prescription sociale » britannique. Au Royaume-Uni, la participation à des programmes culturels et/ou récréatifs fait partie de démarche de soins. Elle est prescrite par les professionnels de la santé au même titre exactement que les médicaments [8]. La programmation de prescription sociale développée au MoMA s’appuie sur des recherches qui montrent que la qualité du lien social influence la santé mentale et physique des individus. Selon ces travaux, le déficit des liens sociaux serait aussi dommageable pour la santé que la consommation de 15 cigarettes par jour [9]. Dans le cadre du MoMA Alzheimer’s Project, les recherches menées en partenariat avec le NYU Center for Excellence for Brain Aging and Dementia ont montré l’impact positif de la rencontre avec l’art sur le bien-être des patients souffrant de cette maladie et la lutte contre leur isolement social, constat qui nous a incité à développer une programmation déployant les mêmes bénéfices au profit des personnes âgées en général [10].

L’isolement est un fait majeur dans la vie des plus âgés. En partenariat avec le Service d’Infirmières à domicile de la ville de New York, le MoMA a lancé un programme de conversations hebdomadaires dans les collections entre des personnes ayant récemment perdu un proche. Sur les conseils d’un professionnel de la santé, Shirley Fried, âgée et récemment endeuillée, a participé à ce programme. Elle commente ainsi son expérience : « J’ai été orientée vers le MoMA et Prime Time peu après la mort de mon mari. Le programme m’a tirée du désespoir mieux qu’aucune autre action n’aurait pu le faire. »

 

Conclusion

Globalement, grâce à la collaboration avec le réseau d’institutions et de services qui irrigue New York, le MoMA est parvenu à offrir aux adultes âgés des propositions qui sont à la fois interactives et sociales et qui s’adressent à des publics aux habitudes culturelles, aux milieux sociaux et aux aptitudes physiques et cognitives extrêmement divers. Pour autant, des barrières substantielles continuent à gêner la fréquentation culturelle des personnes âgées. Il conviendra de les lever. Par ailleurs, la participation des seniors à la vie culturelle ne saurait être pensée en termes exclusivement éducatifs. C’est pourquoi les équipes du Département d’éducation du MoMA ont établi des partenariats avec toutes sortes d’institutions pour faire en sorte que le musée devienne d’abord un lieu accueillant qui privilégie le bien-être et le plaisir des visiteurs. Il s’agit là d’une priorité sur laquelle se concentre le travail des équipes. 

Prime Time est un formidable outil pour mettre en valeur la vitalité et le dynamisme des adultes âgés, pour leur donner la parole en valorisant leurs expériences, leurs idées, et leurs propositions créatives. C’est également un levier important pour changer les mythes et les stéréotypes sur le grand âge et ses (in)capacités. Irene Porges, participante du programme Prime Time, résume ainsi son expérience de la vie à la retraite : “Tout faire. Tout essayer. Ne rien regretter  ». La formule est devenue la maxime de Prime Time, reflétant la préoccupation constante du MoMA : permettre aux personnes, à travers une diversité de programmes, de vivre des expériences nouvelles dans les années tardives de leur vie, s’intéresser à des sujets neufs, rencontrer de nouvelles personnes et cultiver de nouveaux objectifs.


[1] En France en 2030, un adulte sur quatre aura 65 ans ou plus et le nombre des plus de 85 ans s’élèvera à 2,5 millions. Cf : The Gerontologist, Aging in France : Population Trends, Policy Issues and Research Institutions, 2012. En 2050, la population âgée mondiale s’élèvera à deux milliards de personnes. Les adultes âgés seront plus nombreux que les enfants de moins de 14 ans. Cf : United Nations Population Fund, Ageing in the Twenty-First Century : A Celebration and A Challenge, 2012. Un américain sur cinq aura 60 ans ou plus. Cf, US Census Bureau, An Aging Nation : The Older Population in the United States : Population Estimates and Projections, 2014.

[2] https://www.moma.org/visit/accessibility/dementia ROSENBERG Francesca, PARSA Amir, HUMBLE Laurel, MACGEE Carrie, Meet Me : Making Art Accessible to People with Dementia, https://www.moma.org/visit/accessibility/groups  

[3] Le Musée National Picasso-Paris est l’un d’entre eux. http://dhta.ens.fr/Alzheimer-au-musee-Picasso-La-Memoire-des-regards-par-Marie-Leclerc.html

[4] https://www.moma.org/calendar/programs/63

[5] US Census Bureau, 65+ in the United States : 2010, 2014.

[6] GONZALEZ-RIVERA Christian, The New Face of New York’s Senior, New York : Center for an Urban Future, 2013,3. 

[7] Aux États-Unis d’Amérique, les autorités tentent de sensibiliser les plus jeunes à la place importante des aînés dans la société, par le biais notamment de la Journée des personnes âgées et du Mois des Américains âgés. 

[8] LANGFORD Katharine, BAECK Peter, HAMPSON Martha, More than Medicine : New Services for People Powered Health, London : Nesta, 2013. See pages 8-13 for more information on social prescription models developed in the United Kingdom.

[9] HOLT-LUNSTAD Julianne & al, Social Relationships and Morality risk : a Meta-analytic Review, 2010. 

[10] ROSENBERG Francesca, PARSA Amir, HUMBLE Laurel, MACGEE Carrie, op. cit, p. 87-105.