Alzheimer au musée Picasso : La Mémoire des regards, Marie Leclerc

, par Caroline Archat

Un projet longuement mûri

Plus de deux ans avant ce colloque « Qu’est-ce que l’âge fait à la création ? » le Musée national Picasso-Paris a été convié aux Journées d’études « Alzheimer@museum » organisées les 20 et 21 mars 2015[1]. À ce moment-là, le musée n’avait réouvert que depuis quelques mois et nous étions plongés dans une intense réflexion sur la mise en oeuvre de visites pour des personnes touchées par la maladie d’Alzheimer. Mon collègue Tommaso Benelli, chef du Département de la médiation, et moi-même, nous demandions comment les accueillir de manière à favoriser la rencontre avec les œuvres et à les impliquer réellement dans l’expérience de la visite, malgré leurs éventuelles difficultés.

Nous nous étions déjà nourris d’échanges avec des experts de cette maladie - médecins du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche, psychologues d’universités et d’accueils de jour, art-thérapeuthe - durant l’hiver 2013-2014 et avions émis des hypothèses de travail. Pour adapter notre offre aux besoins de ce public, nous voulions nous associer à un partenaire du secteur du grand âge - l’association d’aide et de soin à domicile Atmosphère, qui puisse nous conseiller dans le montage de ce projet. Nous souhaitions également, pour ce public comme pour beaucoup d’autres, opter pour une approche avant tout qualitative, avec pour objectif d’accueillir environ un groupe par trimestre, pour des cycles de deux visites. Nous pensions également que notre méthode de médiation – la visite-dialogue – pouvait s’adapter aux spécificités de ces visiteurs et leur permettrait de prendre du plaisir à exercer leurs regards sur les œuvres.

L’un des acquis majeurs de ces échanges avec des professionnels et de la réflexion a été de définir l’enjeu principal, pour notre musée, d’un tel programme. On sait bien aujourd’hui l’impact social d’une pathologie comme la maladie d’Alzheimer : amenuisement des relations sociales, repli sur soi, difficulté à quitter le domicile ou la structure d’accueil, etc. Si soigner ne fait pas partie des fonctions d’un établissement muséal comme le nôtre, le musée national Picasso-Paris a en revanche pour mission d’« assurer l’égal accès de tous à la culture »[2]. Autrement dit, il vise à ce que chacun puisse profiter pleinement d’une expérience de la visite au musée. Notre rôle était donc de contribuer à l’inclusion des personnes touchées par la maladie d’Alzheimer, de leur redonner leur place dans ce lieu public – et donc social – qu’est le musée. Nous nous sommes ainsi donné comme objectif de créer les conditions nécessaires pour que les malades et leurs aidants puissent (re)devenir un public à part entière du musée et tirer de la sortie culturelle les mêmes profits que le reste de nos visiteurs : découverte, apprentissage, émotion, tissage de liens. 

 

Le programme La Mémoire des regards[3]

La Mémoire des regards est donc un projet de médiation mûrement réfléchi qui a débuté en juin 2015 avec la réalisation d’une première visite pour un public atteint de la maladie Alzheimer, et qui se poursuit encore aujourd’hui avec succès. Depuis, plus de trente visites adaptées ont été réalisées avec trois partenaires différents avec plusieurs dizaines de personnes – aidés, aidants familiaux et professionnels[4] Le renouvellement fréquent des expositions au musée a permis de construire des cycles de quatre à six visites pour chaque groupe, sans risque de redite, même sur plusieurs années.

 © Musée national Picasso-Paris, 2015

La méthode co-construite avec nos partenaires est aujourd’hui bien rodée. Chaque participant– y compris le conférencier spécialement formé – est muni d’un siège-canne, d’un audiophone[5] et d’une étiquette portant son prénom, autant d’accessoires qui permettent de prendre le temps de regarder et d’échanger face aux œuvres. Ce rythme est d’autant plus facile à adopter que les parcours de visite sont spécialement adaptés pour ces groupes. Après un temps d’accueil, le conférencier rassemble le groupe dans le vestibule de l’escalier d’honneur pour une introduction générale sur le musée et Picasso. Ce début de visite ritualisé permet à chacun de se plonger dans l’expérience, avant de partir à la découverte des œuvres. Nous retenons seulement quatre à cinq œuvres par visite, concentrées sur un seul étage du musée, de manière à limiter les déplacements et à consacrer une quinzaine de minutes à chaque œuvre. Ces modalités créent une ambiance particulière et permettent un fonctionnement optimal de notre méthode de médiation. Cet aspect avait fait l’objet de beaucoup d’interrogations au sein de notre équipe, d’autant plus que des démarches assez formalisées avaient déjà été proposées par d’autres institutions[6]. Nous avons finalement choisi d’utiliser avec ces groupes spécifiques la même méthode que pour la plupart de nos autres publics : la visite-dialogue. Cette méthode de médiation se fonde, comme son nom l’indique, sur l’interaction. Par des questions ouvertes, le conférencier suscite un dialogue, verbal ou non-verbal, avec tous les membres du groupe, aidant comme aidé, et utilisent leurs réponses pour nourrir un regard et un questionnement collectif sur l’œuvre. Les réactions parfois inattendues des participants sont accueillies avec bienveillance et mises à profit pour enrichir cette réflexion commune. L’expression du ressenti et de l’expérience personnelle est encouragée. Une large place est laissée aux approches subjectives de l’œuvre. Lorsque les conditions matérielles de la visite sont bien réunies, il faut finalement peu de temps pour que s’établisse un climat de confiance au sein duquel chacun se sent libre de participer à sa manière. L’expérience montre ainsi que cette forme de médiation orale fonctionne avec les personnes touchées par la maladie d’Alzheimer, aussi bien – sinon mieux – qu’avec les autres publics.

À l’issue de chaque visite, un livret est remis aux participants, qui présente les images de toutes les œuvres vues, ainsi que quelques informations essentielles sur Pablo Picasso et son œuvre. Plus qu’un simple souvenir de la visite, ce document sert également de supports aux aidants professionnels ou familiaux pour revenir avec le malade sur les œuvres et sur l’expérience vécue au musée. Selon les demandes particulières de chacun de nos partenaires, la visite peut se prolonger par un temps d’expression artistique en atelier (animé par l’art-thérapeute du partenaire) ou par une collation, moment convivial qui permet de prolonger les échanges. 

Après deux ans de mise en œuvre de ce programme, le musée Picasso est aujourd’hui fort d’une expérience très positive. Certes, la détérioration de la mémoire à court terme induite par la maladie d’Alzheimer ne permet pas de rebondir d’une œuvre ou d’une visite à l’autre, et il faut parfois s’attendre à ce qu’une même idée puisse être formulée plusieurs fois au cours d’une même visite. Mais ces groupes surprennent par leur fidélité et leur engagement au cours de la visite. D’une part, les participants font presque toujours preuve d’une attention soutenue et d’une volonté forte de participer, verbalement ou non. D’autre part, la fidélité des participants, pour certains pendant plusieurs années, est aussi un signe du succès de ces visites.

 

Perspectives

Depuis la saison 2016-2017, les visites La Mémoire des regards sont intégrées à notre offre pour d’autres groupes. Proposées jusqu’ici uniquement à nos partenaires, ces visites sont désormais accessibles à tous les groupes de personnes touchées par la maladie d’Alzheimer ou fragilisées. Le musée souhaite ainsi s’ouvrir plus largement encore à ces publics tout en maintenant le même niveau de qualité. Pour atteindre cet objectif, nous nous confrontons maintenant à un enjeu essentiel, celui de faire connaître cette offre de manière à devenir un lieu-ressource et à établir une relation de confiance avec tous les acteurs du secteur du grand âge qui cherchent à enrichir le quotidien des personnes qu’ils accompagnent.


[1] Les journées d’étude Alzheimer@museum » ont constitué la première rencontre scientifique du programme « Aging & Arts », voir http://www.dhta.ens.fr/Programme.html

[2] Extrait de l’article 2 du décret n°2010-669 du 18 juin 2010 portant sur la création de l’Établissement public du musée national Picasso-Paris.

[3] Lien vers la présentation vidéo du partenariat avec l’association Atmosphère sur le site Internet du Musée national Picasso-Paris Picasso http://www.museepicassoparis.fr/accessibilite-partenariats/

[4] Le Musée national Picasso-Paris a établi des partenariats avec l’association d’aide et de soin à domicile Atmosphère, le Centre d’accueil de jour Saint-Germain et l’association France Alzheimer.

[5] Appareil acoustique permettant de transmettre le son de la voix du conférencier directement dans l’oreillette portée par chaque membre du groupe.

[6] On pense en particulier au Museum of Modern Art de New York (MoMA) et à son programme pionnier Meet me at MoMA, qui a beaucoup contribué au développement de projets adaptés dans le monde entier. voir https://www.moma.org/meetme/index